Journal intime d’une « Gilet Jaune »

Journal intime d’une « Gilet Jaune »
Pendant plus de 20 ans, je me suis posée des questions sur le devenir de mes enfants, sur celui de mon pays, sur l’avenir de l’humain, de notre planète…

Les errances et magouilles politiques m’ont fait perdre confiance en une évolution possible d’une justice sociale, une justice fiscale, ce à quoi s’ajoute une maltraitance écologique qui, jour après jour, nous tire vers le bas.

Comment arriver à donner le moindre crédit à des élus qui se vautrent dans un luxe totalement indécent, des élus qui siègent sur des acquis qu’ils se sont eux-mêmes attribués, alors que la grande majorité du peuple n’arrive pas à vivre dignement de son travail.

Quand, en octobre 2018, je vois circuler sur les réseaux sociaux un appel à manifester en masse contre la taxe carbone et l’augmentation du prix du carburant, je pense tout d’abord que ce n’est qu’une manifestation de plus, qui ne mènera pas bien loin.

Puis il est demandé à tous les réfractaires de la politique d’Emmanuel Macron et de son gouvernement de poser, de façon bien visible, sur le tableau de bord de sa voiture, son gilet jaune en signe de reconnaissance des citoyens qui expriment cette même colère concernant l’augmentation du prix du carburant (gilet jaune = équipement de protection individuelle devenu obligatoire dans toutes les voitures depuis 2008).

 – « Pourquoi irais-je manifester pour quelques centimes de carburant ? ».

Je constate que les publications s’intensifient et je sens monter une vraie inquiétude de la part de nos élus qui, je l’avoue, commence à me séduire.

Serait-ce la goutte d’eau qui va faire déborder le vase ?

Serait-ce cette goutte d’eau que j’attends depuis des années, celle-là même que beaucoup de monde semble espérer ? En effet, qui n’a pas déjà poussé ou entendu pousser des « coups de gueule » d’exaspération concernant des abus sociaux, fiscaux, des plaintes sur des conditions de travail déplorables, sur la malbouffe, sur la pollution, et j’en passe…

Après avoir bien écouté et entendu, ma curiosité l’emporte, pour la première fois de ma vie, je vais manifester ! 
Le 17/11 j’enfile mon gilet jaune, saute dans ma voiture et je rejoins le lieu le plus proche d’un regroupement pour une opération escargot qui part de Puget sur Argens jusqu’au péage du Muy…
Voilà comment je me suis retrouvée dans cette superbe aventure humaine qui a vu le jour le 17/11/2018.
Mon Q.G. principal se trouvait à Fréjus, sur le rond-point du Gargalon et, pour des raisons géographiques et résidentielles, je suis également allée rejoindre le Pays de Fayence. Les gilets jaunes n’ont pas de « frontières ». Ils évoluent comme bon leur semble, d’un site à un autre.
Dès le premier instant j’ai eu le sentiment que ce mouvement n’était que le début d’une longue histoire, que plus jamais rien ne serait comme avant, qu’une machine était lancée comme une vieille locomotive, un peu rouillée, qu’il allait falloir alimenter souvent, pour la faire avancer plus vite et plus loin.
Il eut été bien futile et naïf de songer que ce mouvement ne durerait que le temps d’un feu de paille. Le gouvernement semble sourd face à toutes les revendications, face à toutes les actions menées par cette population pourtant bien déterminée à se faire entendre.

Au lieu de répondre à toutes les demandes « légitimes » des citoyens portant un gilet jaune, M. Macron demeure absent, silencieux, insultant, dédaigneux, méprisant.

De multiples actions s’enchaînent, les revendications évoluent, les ronds-points deviennent des lieux d’échanges, de rencontres, de partages où chacun contribue, selon ses possibilités, à la vie de cette fourmilière très animée. Pas besoin d’un « chef », d’un leader, tout le monde s’exprime d’une seule voix, la voix d’une communauté, d’un peuple, d’une vraie démocratie naissante. Des bricoleurs érigent des bâtisses plus ou moins précaires mais toujours très conviviales. 70 à 80 % de la population soutient le mouvement gilets jaunes et beaucoup apportent leurs contributions à travers des dons, pour nous permettre de nous équiper et de nous alimenter afin de tenir « le siège ». Nous entendons des « bravo, ne lâchez rien, nous sommes avec vous ! »

Les jours, les semaines défilent et les gilets jaunes s’accrochent, malgré des tentatives de manipulations, des railleries, des discriminations diverses et une répression policière et gouvernementale qui devient de plus en plus violente. Il existe aujourd’hui une nouvelle forme de racisme, le racisme anti jaune, un racisme social, le rejet de l’autre, cet autre qui ne demande que justice : le droit de mieux vivre !

Arrivent les fêtes de fin d’année, les médias annoncent un essoufflement du mouvement Gilets Jaunes et pourtant, pour Noël, beaucoup de Gilets Jaunes réveillonnent sur les ronds-points.
Si on m’avait dit le 17/11 que j’allais siéger un 31 décembre sur un rond-point à manger, danser, chanter, rire avec autant de personnes totalement inconnues quelques semaines, jours ou heures auparavant, le tout au son d’une musique distillée par des gilets jaunes ; que j’allais y rencontrer des artistes de tout ordre, des personnes de toutes les classes sociales, de toutes les cultures, de tous les horizons possibles ; que j’allais me réchauffer au coin de feux de bois crépitant dans des futs métalliques ; que j’allais voir défiler toute la nuit des visiteurs de plusieurs régions en vacances dans le coin pour les fêtes, ou des soutiens qui voulaient partager un instant avec nous ; que j’allais voir la police faire des rondes plusieurs fois dans la nuit autour du rond-point…  J’aurais songé « arrête de me prendre pour une simple d’esprit » et pourtant, je l’ai vécu !

Les jours défilent et les pages tombent des éphémérides, nous arrivons à l’acte 18 et le gouvernement n’a toujours pas manifesté le moindre intérêt pour ces citoyens aux lourdes complaintes, dont je fais partie. Au lieu de cela il continue de le snober, de le violenter, de le mutiler… mais nous ne lâchons rien, malgré la violence des uns et les magouilles des autres…

Non, le mouvement ne s’essouffle pas, il évolue, il mue et progresse, il ne cesse de se structurer, d’organiser des « vrais » débats citoyens. Il manifeste tous les samedis et dimanches, il ne manque pas de ressources, est actif, il refuse toujours d’avoir des leaders ainsi que toutes les récupérations politiques et il se réunit en assemblées générales aux 4 coins de la France.

La liste de nos revendications est longue. Aussi à ce jour nous exigeons en priorité (liste issue de la réunion du 16 mars à la Bourse du Travail de Paris avec 450 Gilets Jaunes représentant 71 villes, comités et QGs, réunis à l’occasion de l’acte XVIII, en convergence avec la lutte pour le climat et en solidarité avec la lutte du peuple algérien. Le prochain rendez-vous est prévu à Saint-Nazaire les 6 et 7 avril prochains) :

– des mesures immédiates contre la vie chère : l’augmentation de tous les salaires, pensions et allocations et leur indexation sur les prix ; la suppression de la CSG et de la TVA sur les produits de première nécessité.

– la justice sociale par la suppression immédiate du C.I.C.E. pour les grandes entreprises et le rétablissement de l’I.S.F.

– un pouvoir réellement démocratique qui passe notamment par la mise en place du RIC en toutes matières et révocatoire.

– une véritable prise en compte du changement climatique qui ne s’oppose pas à la justice sociale que nous réclamons.

– l’amnistie de tous les Gilets Jaunes et l’arrêt immédiat des poursuites et des violences contre les manifestants.

Je suis fière de mes Gilets Jaunes, fière d’être des leurs, fière de notre résistance. Je suis fière de cette volonté que nous avons de nous opposer à un système qui ne nous correspond pas, qui ne nous correspond plus. Je suis fière de l’exemple donné par les miens à tous les citoyens du monde.
Tous les jours, des peuples, des humains sont exploités, traités en esclaves, ils n’ont plus la force parce qu’ils ont laissé les pouvoirs successifs prendre possession de toutes leurs richesses, de leurs forces, de leurs vies…

Ici, en France, nous sommes nombreux à résister. Nous réagissons avant qu’il ne soit trop tard. Les gilets jaunes sont à mes yeux les « résistants de la dernière chance ».

Nous arrivons bientôt au 19ème acte, je suis « Gilet Jaune », je ne « lâche rien ».
Une nouvelle page de notre histoire s’écrit et nous œuvrons pour que « liberté, égalité, fraternité » retrouve enfin ses lettres de noblesse.